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27 juin 2016 Rencontres > Portraits

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Ingrid et Jean-Philippe Bouchet, paysans-vignerons

R&B N°121 – Été 2016


Chez les Bouchet, le vin a sauté une génération. Marchant sur les traces de leurs grands-parents, Ingrid et Jean-Philippe produisent au Clos des Mourres, des côtes-du-rhône pleins de vivacité et de naturel.

La mourre ? Toujours, évidemment. Mais encore ? Ce peut être, selon les dictionnaires, au choix, un jeu de société ou une salade sauvage, voisine du pissenlit. C’est cette salade qu’Ingrid et Jean-Philippe Bouchet ont choisie comme emblème pour leur domaine. Elle étale ses feuilles dentelées sur toutes leurs étiquettes et dans leurs vignobles de Cairanne et Vaison-la-Romaine, façon discrète de témoigner de leur attachement à un naturel sans chichi.
« Quand nous nous sommes installés, en 2009, raconte Jean-Philippe, on voulait faire seulement du bio et puis je me suis fait embringuer dans la biodynamie par des copains. » Pas pour très longtemps : « J’ai posé des questions, je n’ai pas eu les réponses. J’ai fini par me faire engueuler… Moi, on ne m’engueule pas. » Le regard noir vient souligner les propos du vigneron aussi énergique que ses vins. « Et puis, je suis athée, or dans la biodynamie, il y a une part de foi. »
Ironique, de sa voix douce au ton chantant, Ingrid glisse : « Il est trop terre à terre. »
Pour Jean-Philippe le commentaire, accompagné d’un sourire complice, est loin d’être péjoratif. Son côté terrien, il le revendique. C’est en voyant son grand-père vendanger ses arpents de vignes qu’il a rêvé de devenir paysan vigneron. Alors, après des débuts dans le commerce du matériel viticole, il a sauté le pas. Au terme de sa formation, en 2009, il a acheté cinq hectares de vignes sur les pentes nord de Cairanne et de la commune voisine de Saint-Roman-de-Malgagne. En 2012, son épouse, qui l’épaulait déjà, a récupéré dix hectares d’un domaine acheté par ses grands-parents sur la commune de Vaison-la-Romaine.
Ils pratiquent sur ces terroirs une culture “bio paysanne”, étiquette qu’on leur a soumise et qui a reçu leur agrément. Sans complètement renier la biodynamie, comme quand ils font “dynamiser” par un ami la fumure de mouton. « On essaye, autant qu’on peut de travailler avec du bon sens paysan, mais aussi d’apporter de la vie à notre façon. »
De la vie à la vigne, mais aussi dans leurs vins, bien plus vifs que la moyenne de la région. Dessillés par des dégustations de mondeuses savoyardes de Trosset ou de Grisard, ou de certains beaujolais vivants, ils ont eu la révélation, en 2011, après une attaque de mildiou qui les a forcés à vendanger “trop” tôt : « Or les vins étaient très bons ! s’étonne encore Jean-Philippe. Nous pensions déjà que nous vendangions souvent trop tard ; là, on a mis le doigt dessus. »
Depuis 2011, les syrah sont ramassées à 12,5°, et le grenache à 14° : « Si on fait ça, ce n’est pas pour décrocher un 100 au Parker. Derrière on ne va pas extraire à mort. Le vin c’est un peu comme le thé, une fermentation et une infusion. Et puis à quoi ça sert d’attendre la maturité phénolique si c’est pour bloquer la malo avec du soufre et pour réacidifier ? » Quand on boit leurs vins, on se le demande.

Philippe Bouin